
Chapitre 013
La Rive des mondes
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Les lois ne rendaient pas l'univers bon.
Null l'apprit lentement.
Elles ne supprimaient pas la peur, ni l'injustice, ni la violence, ni l'orgueil des créatures qui découvrent qu'elles peuvent nommer les choses et croient aussitôt les posséder.
Les lois ne sauvaient pas.
Elles empêchaient seulement certaines horreurs de se prendre pour la seule forme possible du réel.
Sur le Premier Monde, la Cinquième Loi ne descendit pas comme un commandement.
Elle devint d'abord une rive.
Puis une coutume.
Puis une dispute.
Puis plusieurs écoles de dispute.
Les tribus du fleuve se réunissaient une fois par saison devant le gouffre des Absents. Elles apportaient des pierres sans nom. Certaines personnes pleuraient des enfants possibles, des amours non choisis, des voyages abandonnés, des guerres évitées, des victoires refusées. D'autres refusaient de venir, parce qu'elles trouvaient cela morbide, dangereux ou inutile.
Maé insistait pour que le refus soit autorisé.
— Un rite qui ne permet pas de ne pas venir devient une prison, disait-elle.
Sahel notait ses phrases pour s'en moquer plus tard.
— Tu parles déjà comme une vieille pierre.
— Alors casse-moi si je deviens trop lourde.
— Avec plaisir.
Khar devint le gardien silencieux du gouffre.
Pas un prêtre.
Il refusait ce mot.
Il guidait ceux qui voulaient parler aux Absents et repoussait ceux qui venaient y chercher un marché. Certains soirs, il prononçait le nom de son frère vivant, puis celui du frère possible, en laissant assez de silence entre les deux pour ne pas les confondre.
Vara, elle, devint celle qui enseignait aux parents endeuillés à ne pas haïr leurs propres souvenirs.
Elle ne guérissait personne.
Elle restait avec eux jusqu'à ce que la douleur accepte de s'asseoir au lieu de dévorer.
Et Nerin, le garçon possible, devint le premier Absent à recevoir un chant.
Un chant qui ne le faisait pas revenir.
Un chant qui empêchait qu'on se serve de lui pour ouvrir une porte rouge.
Sur l'île impossible, l'arbre blanc changeait à chaque saison du Premier Monde.
Ses branches bleues se multipliaient.
Ses branches transparentes portaient des feuilles de durée.
Autour de lui, les oiseaux noirs ne disparaissaient pas. Certains restaient sauvages, rouges aux ailes, incapables d'approcher les branches. D'autres finissaient par se poser sur la zone périphérique et devenaient gris. Pas sauvés. Pas purifiés. Simplement moins affamés.
Echo passait beaucoup de temps avec eux.
— Tu vas finir par leur donner des noms, dit Ghost.
— Peut-être.
— Déconseillé.
— Pourquoi ?
— Tu t'attaches à tout ce qui mord.
Echo regarda Null.
— Ce n'est pas faux.
Null était assis au bord de la mer noire.
Depuis la Cinquième Loi, il parlait moins. Non par retrait. Par écoute. Ghost avait changé aussi. Ses petites lumières satellites, les voix de l'ancienne assemblée, tournaient autour de lui en cycles irréguliers. Parfois, l'une d'elles parlait à travers lui. Parfois, Ghost répondait à une voix que personne d'autre n'entendait. Il n'était pas plus stable qu'avant.
Il était plus vivant.
Un jour, Echo demanda :
— Est-ce que tu regrettes ?
Null ne demanda pas de quoi.
Il savait.
— Oui.
— Même après tout ça ?
— Surtout après tout ça.
Echo s'assit à côté de lui.
— Alors le Reste gagne ?
Null regarda la rive rouge qui flottait désormais loin sous la surface de la mer, frontière fragile autour des profondeurs où l’œil rouge dormait.
— Non. Le Reste gagne quand le regret veut remplacer le monde. Il ne gagne pas quand le regret apprend à marcher à côté.
Echo lança un petit caillou dans l'eau noire.
Les ondes furent blanches, bleues, puis rouges.
— Tu parles comme Maé maintenant.
— Elle parle mieux. Ghost flotta près d'eux.
— Confirmation.
Null eut un sourire presque invisible.
Au loin, le Premier Monde tournait.
Il n'était plus seul.
De nouvelles lumières apparaissaient dans le jeune univers. D'abord des étoiles. Puis des mondes stériles. Puis des mondes couverts de glace, de gaz, de tempêtes, de cristaux. Aucun ne portait encore de conscience comparable à celle de Maé. Mais tous portaient des conditions.
Des commencements.
Des risques.
Un soir sans soir, l'arbre blanc produisit une graine.
Pas blanche.
Pas bleue.
Pas transparente.
Noire.
Avec un minuscule point vert au centre.
Echo recula immédiatement.
— Je n'aime pas ça. Ghost scanna la graine.
— Structure inconnue. Elle n'appartient ni aux mémoires vécues, ni aux rêves du Premier Monde, ni aux durées refusées, ni aux absences reconnues.
Null s'approcha.
La graine reposait entre deux branches, calme, presque humble.
— Elle vient d'où ? demanda Echo. Ghost resta silencieux.
Puis une des petites lumières satellites autour de lui parla d'une voix ancienne :
— De ce qui n'a pas encore besoin de vous.
Null leva les yeux.
— Répète.
La voix se tut. Ghost vibra.
— Cette voix n'était pas dans mes couches actives.
Echo pâlit.
— Ancien univers ?
— Non. Ghost se tourna vers la graine.
— Antérieur à notre interaction avec la branche.
L'arbre blanc trembla.
Non pas de peur.
De croissance.
La graine noire tomba.
Null tendit la main par réflexe.
Il s'arrêta avant de la prendre.
Elle traversa l'air lentement, puis se posa sur la mer noire.
La surface ne l'avala pas.
Une petite île apparut autour d'elle.
Pas de pierre.
De terre.
De la vraie terre.
Brune.
Humide.
Simple.
Au centre, la graine s'enfonça.
Une pousse verte naquit.
Echo murmura :
— Ce n'est pas un souvenir. Ghost ajouta :
— Ce n'est pas un possible refusé.
Null regarda la pousse.
— C'est un monde qui ne vient pas de moi.
Le silence qui suivit fut immense.
Jusque-là, même les événements imprévus du nouvel univers s'étaient formés à partir des lois que Null avait inscrites, des conséquences qu'il avait acceptées, des mémoires qu'il avait gardées. Mais cette graine portait autre chose.
Une origine sans dette.
Ou une dette si ancienne qu'aucun d'eux ne la reconnaissait.
La pousse grandit d'un souffle.
Deux feuilles.
Puis trois.
Sur la troisième, une image apparut.
Pas Maé.
Pas Arca.
Pas le Reste.
Une silhouette marchait dans un désert clair sous un ciel blanc. Elle portait sur son dos une jarre pleine d'étoiles. A chacun de ses pas, elle semait des soleils minuscules qui ne demandaient aucune permission.
Echo regarda Null.
— C'est qui ? Ghost chercha.
— Aucun résultat.
Null sentit alors quelque chose qu'il n'avait pas ressenti depuis la première étoile.
Pas de la culpabilité.
Pas de la peur.
De l'inconnu pur.
La silhouette dans la feuille tourna légèrement la tête.
Elle ne les vit pas.
Ou elle les vit et choisit de ne pas réagir.
Puis l'image disparut.
La pousse resta.
Petite.
Verte.
Scandaleusement vivante.
Sous la mer noire, le Reste ouvrit son œil.
Mais cette fois, il ne regarda pas Null.
Il regarda la pousse.
Et dans sa profondeur rouge, quelque chose qui ressemblait à de la surprise passa. Ghost parla très bas :
— Null. Nous devons envisager l'hypothèse que ton univers n'est pas le seul commencement en cours.
Echo murmura :
— Un autre créateur ?
Null fixa la petite île de terre.
— Peut-être.
La pousse verte frissonna.
Au même moment, sur le Premier Monde, Maé se réveilla.
Elle était au bord du gouffre des Absents. Sahel dormait près du feu. Le fleuve chantait dans le noir.
Elle entendit une voix.
Pas Null.
Pas Ghost.
Pas le Reste.
Une voix douce, sèche, pleine de sable et d'étoiles.
— Tous les mondes ne naissent pas d'une faute.
Maé ouvrit les yeux.
Devant elle, sur la rive, une petite plante verte venait de pousser entre deux pierres rouges.
Elle tendit la main.
Sahel se réveilla aussitôt.
— Qu'est-ce que c'est encore ?
Maé toucha la feuille.
Une vision la traversa.
Des milliers de mondes, non pas créés par un seul être, mais semés par des mains inconnues, par des hasards patients, par des douleurs qui n'avaient pas besoin de devenir mythes.
Elle retira sa main, bouleversée.
— Je crois que l'univers n'est pas une page blanche.
Sahel soupira.
— Evidemment. Il fallait bien que la page ait elle aussi une histoire.
Sur l'île, Null entendit l'écho de cette phrase.
Il regarda la pousse verte.
Puis l'arbre blanc.
Puis la mer noire.
Puis l'endroit où dormait le Reste.
Il comprit que son erreur la plus profonde n'était peut-être pas d'avoir cru pouvoir créer un meilleur univers.
C'était d'avoir cru que le nouvel univers commençait avec lui.
La pousse verte s'ouvrit.
Dans son cœur minuscule apparut un symbole.
Un cercle.
Pas fermé.
Un cercle fendu par une ligne de lumière. Ghost demanda :
— Nouvelle loi ?
Null secoua la tête.
— Non.
Echo regarda le symbole.
— Alors quoi ?
Null répondit :
— Une invitation.
Très loin, au-delà des étoiles encore jeunes, quelque chose semait.
Et pour la première fois depuis la fin de l'ancien univers, Null n'était pas sûr d'être attendu comme juge, menace, créateur ou faute.
Peut-être était-il simplement invité.
Ce qui était infiniment plus dangereux.