
Chapitre 012
Le Tribunal sans ciel
Audio navigateur
Lecture vocale gratuite via ton navigateur, sans serveur.
Préparation de la synthèse vocale.
La Conséquence revint lorsque personne ne l'appelait.
C'était sa manière d'être polie.
L’œil blanc s'ouvrit au-dessus de l'île impossible, non pas dans le ciel, mais dans le reflet de la mer noire. Sa lumière ne brûla rien. Elle ne jugea pas encore. Elle attendit que Null le remarque. Ghost fut le premier à parler.
— Présence de la Conséquence confirmée.
Echo leva les yeux.
— Encore elle.
— Elle n'est pas une elle, corrigea Ghost.
— Elle fait peur comme une elle, un il et un eux en même temps. Je dis elle.
Null s'approcha du bord.
Dans l'eau noire, l’œil blanc regardait l’œil rouge absent.
La Conséquence parla.
— FONDATION INSTABLE.
Null répondit :
— Laquelle ?
Les symboles apparurent autour du reflet.
Cercle.
Triangle.
Balance.
Porte.
Crâne.
Puis un nouveau symbole.
Une branche coupée.
Echo se crispa. Ghost analysa :
— La Conséquence intègre les futurs refusés dans son système de jugement.
La voix blanche reprit.
— LE PRESENT EST CONTESTE PAR CE QUI N'A PAS ETE CHOISI.
Null resta silencieux.
— LOI REQUISE.
Echo se tourna vers lui.
— Tu avais dit pas encore.
— Oui.
— Et maintenant ?
Null regarda l'arbre.
Branches blanches pour la mémoire vécue.
Branches bleues pour les rêves du Premier Monde.
Branches transparentes pour les durées presque nées.
Lignes rouges pour les absences qui refusaient de devenir simples.
— Maintenant, je ne suis pas le seul à devoir répondre.
La Conséquence ne bougea pas.
— PRECISION.
Null se tourna vers Ghost.
— Appelle Maé.
Echo recula.
— Tu vas la faire venir ici ?
— Non. Je vais demander si elle accepte de témoigner en rêve. Ghost brilla doucement.
— Transmission non coercitive possible. Consentement incertain.
— Alors elle peut refuser.
L'arbre blanc déploya une branche bleue.
Très loin, sur le Premier Monde, Maé dormait enfin. Vara dormait près d'elle, une main crispée sur un petit os gravé du nom de Nerin. Sahel montait la garde, mais il s'était endormi debout contre un arbre noir.
Dans son rêve, Maé se retrouva sur une plage sans horizon.
Null était là.
Echo aussi. Ghost flottait entre eux.
Au-dessus de la mer, l’œil blanc observait.
Maé ne parut pas surprise.
Elle regarda Null.
— Je dormais.
— Je sais.
— C'était important ?
Echo murmura :
— Elle n'a vraiment pas peur de toi.
Maé le regarda.
— Devrais-je ?
Echo ouvrit la bouche.
Puis il sourit.
— Bonne réponse.
La Conséquence parla.
— TEMOIN DU PREMIER MONDE. LE PRESENT DOIT-IL DOMINER LES FUTURS REFUSES ?
Maé cligna des yeux.
— Je viens de me réveiller dans un rêve devant un œil géant qui me demande de juger le temps. Vous auriez pu commencer plus doucement. Ghost sembla presque amusé.
Null, lui, attendit.
Maé marcha jusqu'à l'eau.
— Le présent ne doit pas dominer.
La branche coupée s'illumina.
Echo retint son souffle.
Maé continua :
— Mais il ne doit pas être dévoré non plus.
La balance apparut.
— Les futurs refusés ne sont pas rien. Sinon Vara n'aurait pas pleuré Nerin. Khar n'aurait pas entendu son frère. Moi-même, je ne serais qu'une enfant qui a eu peur entre deux groupes armés. Mais ils ne sont pas plus vrais que ceux qui respirent.
La Conséquence resta immobile.
— HIERARCHIE DEMANDEE.
Maé soupira.
— Vous aimez vraiment les pièges.
Null dit doucement :
— Réponds seulement si tu veux.
Elle hocha la tête.
— Ce qui existe a la responsabilité de reconnaître ce qui a été refusé. Ce qui a été refusé n'a pas le droit de posséder ce qui existe. Entre les deux, il doit y avoir un passage pour le deuil, pas une porte pour le remplacement. Ghost vibra.
— Formulation stable.
Echo regarda Null.
— C'est une loi.
Null ne répondit pas encore.
La mer du rêve devint rouge.
Le Reste apparut.
Pas comme l’œil immense.
Comme une silhouette au bord de l'eau, faite de toutes les ombres que la lumière de Maé refusait de simplifier.
— Passage pour le deuil, répéta-t-il. Jolies chaînes.
Maé lui fit face.
— Tu préfères dévorer ?
— Je préfère que rien ne soit volé.
— Tu voles aux vivants leur capacité de souffrir.
— Et toi, tu leur rends la souffrance en l'appelant vérité.
Maé ne détourna pas le regard.
— Oui.
Le Reste hésita.
Elle avait encore fait cela : ne pas se défendre contre une accusation qui contenait une part de vérité.
Null comprit alors pourquoi le Reste la craignait.
Maé n'était pas pure.
Elle ne prétendait pas l'être.
Le Reste se nourrissait des vérités refusées. Maé les accueillait avant qu'elles deviennent des monstres.
La Conséquence parla :
— CREATEUR. FORMULE.
Null regarda Maé.
— Cette loi ne doit pas venir seulement de moi.
Maé fronça les sourcils.
— Je ne suis pas créatrice de l'univers.
— Non.
Il posa une main sur sa poitrine.
— C'est pour cela que ta part est nécessaire.
Echo s'avança.
— Et la mienne ?
Null hocha la tête. Ghost flotta entre eux.
— Et celle de Ghost.
La Conséquence observa.
Pour la première fois, son silence sembla intéressé.
Null dit :
— Je propose la structure.
Maé dit :
— Je propose le deuil.
Echo dit :
— Je propose que la dette ne devienne pas une chaîne éternelle. Ghost dit :
— Je propose le consentement des voix concernées lorsqu'elles sont capables de se formuler, et la protection des vivants lorsqu'elles ne le sont pas.
Le Reste rit.
— Vous construisez une cage avec quatre mains et vous l'appelez justice.
Maé répondit :
— Non. Une cage empêche de sortir. Nous construisons une rive.
Le mot s'alluma.
Rive.
La mer noire, la mer rouge et la mer du rêve se superposèrent.
Null sentit la loi se former, mais il ne la prit pas. Il la laissa passer par tous.
Alors la Cinquième Loi naquit.
Pas en phrase unique.
En relation. Ghost la traduisit enfin :
— LOI 005 : CE QUI N'A PAS ETE CHOISI PEUT ETRE RECONNU, PLEURE, TRANSMIS OU TRANSFORME, MAIS NE PEUT PAS POSSEDER NI REMPLACER CE QUI VIT SANS CONSENTEMENT. LE PRESENT DOIT UNE RIVE AUX ABSENCES, NON UN TRONE.
La Conséquence ferma lentement son œil.
— ACCEPTATION PARTIELLE.
Echo grimaça.
— Elle ne peut jamais juste dire oui ? Ghost répondit :
— Apparemment non.
Le Reste recula.
Autour de lui, la mer rouge forma une limite. Pas une prison. Une rive.
Il posa une main noire sur cette frontière nouvelle.
Elle ne le blessa pas.
Elle l'empêcha seulement d'entrer sans être invité.
Le Reste regarda Null.
— Tu apprends à ne plus me frapper.
— Oui.
— C'est dangereux. Tu pourrais finir par m'entendre.
Null répondit :
— C'est le but.
Maé se tourna vers le Reste.
— Et toi, tu pourrais finir par répondre sans manger.
Le Reste sourit, ou quelque chose en lui imita un sourire.
— Petite méthode. Un jour, ton peuple te demandera de choisir entre une vérité qui détruit et un mensonge qui console. Je viendrai ce jour-là.
Maé baissa les yeux.
— Je sais.
— Tu auras peur.
— Oui.
— Tu seras seule.
Sahel apparut soudain derrière elle, dans le rêve, les bras croisés.
— Elle est rarement seule. Elle attire les problèmes et les gens stupides. Je suis les deux.
Maé sursauta.
— Sahel ?
Il regarda Null, Echo, Ghost, la Conséquence disparue et le Reste sur la rive rouge.
— Je savais bien que le ciel répondrait mal. Ghost murmura :
— Consentement involontaire mais présence stabilisante.
Echo sourit.
Le Reste recula dans la mer.
— Alors nous nous reverrons.
Il disparut.
Le rêve commença à se dissoudre.
Maé regarda Null une dernière fois.
— Est-ce que je vais me souvenir ?
Null répondit :
— Si tu le veux.
Elle réfléchit.
— Pas tout. Ghost demanda :
— Que souhaites-tu conserver ?
Maé prit la main de Sahel.
— La rive.
Au matin, elle se réveilla avec ce mot dans la bouche.
Près d'elle, Sahel se réveilla aussi en sursaut.
— J'ai rêvé d'un homme noir, d'un enfant blanc, d'une boule arrogante et d'un œil qui parlait comme une pierre.
Maé sourit.
— Tu t'en souviens ?
— Malheureusement.
Elle regarda le fleuve.
Le soleil se levait sur le Premier Monde.
Et dans sa lumière, au bord du gouffre où les Absents étaient apparus, l'eau avait changé.
Une rive nouvelle s'était formée.
Rouge, blanche et bleue.
Aucune tribu ne l'avait construite.
Mais toutes auraient à apprendre comment y marcher.