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Chapitre 011

Vara et le marché rouge

9 juin 20267 min de lecture

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Vara n'avait pas levé d'arme pendant la guerre qui n'avait pas eu lieu.

C'est ce qui la rendait invisible dans les récits.

Les conteurs parlaient de Maé, de Khar, des bannières, du plateau, de l'Arbre, de la Main, de l'Œil. Ils parlaient même de Sahel, parce qu'il disait les choses que les autres pensaient trop tard. Mais Vara, elle, n'avait été qu'une femme au bord de la foule, un ventre plein, une bouche fermée, une peur parmi d'autres.

Son enfant était né trois lunes après le refus de la guerre.

Il avait respiré six jours.

Puis il était mort.

Pas à cause d'une lance.

Pas à cause d'un choix héroïque.

A cause d'une fièvre bête, minuscule, indifférente.

Pendant des années, Vara avait accepté cette mort comme on accepte la pluie : en la haïssant sans pouvoir l'accuser.

Puis Maé l'avait menée jusqu'au gouffre des Absents.

Et là, dans la brume rouge, Vara avait vu un garçon courir.

Son garçon.

Plus grand.

Vivant.

Né dans un futur où la guerre avait déplacé sa famille vers des terres froides, où la fièvre n'était jamais venue, où la peur avait pris un autre visage et avait laissé son fils respirer.

Il avait ri.

Puis il avait disparu sans la regarder.

Ce soir-là, lorsque les marcheurs dormirent près du fleuve, Vara resta éveillée.

Le Reste lui parla sans forme.

Il n'eut pas besoin de promettre.

Les promesses réveillent la méfiance.

Il posa simplement une question.

Pourquoi ton deuil devrait-il être plus juste que sa vie ?

Vara se leva.

Elle marcha jusqu'au gouffre.

La brume rouge l'attendait.

— Montre-le-moi, dit-elle.

La brume s'ouvrit.

Son fils possible apparut au bord de l'eau, les pieds nus, les cheveux attachés avec une lanière. Il avait huit ans. Peut-être neuf. Il tenait un poisson vivant entre ses mains et riait parce qu'il avait peur de le lâcher.

Vara tomba à genoux.

— Nerin.

Le garçon leva la tête.

Il ne la connaissait pas.

Pas cette version d'elle.

La voix du Reste murmura :

Il pourrait.

Vara trembla.

— Quel prix ?

La brume devint plus sombre.

Le Reste ne vendait pas comme un marchand.

Il échangeait des priorités.

Prends un présent. Rends un autre possible.

Au matin, Vara avait disparu.

Maé le sut avant les autres.

La pierre blanche contre sa poitrine était froide, non pas comme la peur, mais comme un choix fait sans témoin.

Sahel trouva ses traces.

Elles ne menaient pas vers le gouffre.

Elles menaient à travers.

— Elle est entrée dans la brume, dit-il.

Khar pâlit.

— Personne ne peut faire ça.

Maé regarda le fleuve tomber dans le rouge.

— Maintenant, si.

Ils descendirent.

Le gouffre n'était pas profond physiquement. Il l'était autrement. Chaque pas semblait les éloigner d'un événement certain pour les rapprocher d'une hypothèse. Les parois étaient couvertes de scènes qui n'avaient jamais eu lieu : mariages, victoires, maladies évitées, trahisons manquées, enfants non nés, vieillesses impossibles.

Au fond, ils trouvèrent un marché.

Des tentes rouges flottaient au-dessus de l'eau.

Des silhouettes sans ombre y circulaient.

Certaines avaient des visages. D'autres portaient seulement des regrets à la place des yeux.

Au centre, Vara tenait la main de Nerin.

Le garçon possible la regardait enfin.

— Mère ? demanda-t-il.

Vara pleura.

Maé s'approcha.

— Vara.

La femme se retourna avec une violence contenue.

— Ne me dis pas que ce n'est pas mon fils.

Maé s'arrêta.

— Je ne le dirai pas.

— Ne me dis pas que je dois accepter.

— Je ne le dirai pas non plus.

— Alors que viens-tu dire ?

Maé regarda l'enfant.

Il semblait réel.

Trop réel.

Sa poitrine bougeait. Ses doigts serraient ceux de Vara. Ses yeux cherchaient à comprendre pourquoi l'amour qu'il recevait avait la texture d'une noyade.

Sahel chuchota :

— Maé, quelque chose cloche.

Elle le savait.

Le marché était rempli d'échanges invisibles.

Une femme donnait ses souvenirs pour revoir une soeur possible.

Un ancien abandonnait son nom pour vivre une journée dans une jeunesse qui n'avait jamais eu lieu.

Un guerrier offrait son remords pour sentir la gloire d'une victoire refusée.

Chaque échange rendait le présent plus léger.

Et plus vide.

Maé comprit.

Le Reste ne ramenait pas les absents.

Il retirait aux vivants ce qui leur permettait de vivre avec l'absence.

Vara tenait son fils, mais elle ne se souvenait déjà plus du poids du bébé mort dans ses bras. Elle ne pleurait plus l'enfant perdu. Elle s'agrippait à l'enfant rendu.

Ce n'était pas une consolation.

C'était un remplacement.

Maé avança encore.

— Vara, quel prix as-tu payé ?

La femme détourna les yeux.

Nerin répondit à sa place.

— Elle a donné le jour où elle m'a enterré.

Le silence tomba.

Khar ferma les yeux.

Sahel murmura :

— Sans ce jour, elle ne sait plus ce qu'elle a perdu.

Vara serra l'enfant.

— Je sais qu'on me l'a pris.

Maé répondit doucement :

— Non. Tu sais seulement qu'on te doit quelque chose.

Le marché frissonna.

Des silhouettes se tournèrent vers elle.

L'eau rouge se mit à bouillir.

Une voix monta sous les tentes.

— Petite méthode. Petite refuseuse. Pourquoi viens-tu empêcher l'amour ?

Maé sentit le Reste tout autour d'elle.

Pas immense comme sur l'île.

Présent par morceaux.

Dans chaque transaction.

Dans chaque refus de souffrir.

— Ce n'est pas l'amour que j'empêche, dit-elle.

— Alors quoi ?

— La disparition du deuil.

Le Reste rit.

Les tentes rouges tremblèrent.

— Les vivants me supplient de leur retirer la douleur. Tu veux la leur rendre ?

Maé regarda Vara.

La femme semblait soudain plus jeune, presque vide.

— La douleur n'est pas sacrée, dit Maé. Mais ce qu'elle protège peut l'être.

Nerin leva les yeux vers elle.

— Si elle reprend son souvenir, je disparais ?

Maé sentit la question la traverser.

Elle aurait voulu mentir.

Elle ne le fit pas.

— Je crois que oui.

Le garçon possible baissa la tête.

Vara hurla :

— Non !

Nerin serra sa main.

— Mère.

Ce mot détruisit presque Vara.

Il était tout ce qu'elle voulait.

Et peut-être précisément ce qui allait la perdre.

Nerin regarda Maé.

— Je ne suis pas censé être ici.

Maé répondit :

— Personne n'est seulement censé être ou ne pas être.

— Mais je prends sa mémoire.

— Oui.

L'enfant possible réfléchit avec une gravité insupportable.

Puis il lâcha la main de Vara.

La femme se brisa.

— Nerin, non...

— Je ne veux pas être aimé à la place de ma propre mort.

Il posa ses petites mains sur le visage de Vara.

— Souviens-toi de moi comme un possible, pas comme un voleur.

Le Reste gronda.

La brume rouge se jeta vers l'enfant.

Khar bondit devant lui, lance levée.

Sahel tira Maé en arrière.

Mais Maé ne fuit pas.

Elle prit sa pierre blanche et la posa contre la poitrine de Vara.

— Reprends le jour.

Vara hurla.

La mémoire revint.

Le corps minuscule.

La fièvre.

La terre froide.

Le lait inutile.

Le silence après six jours.

Vara tomba.

Nerin devint lumière.

Il ne disparut pas immédiatement.

Il resta assez longtemps pour sourire.

Puis il s'éparpilla en fragments rouges qui devinrent blancs avant de rejoindre la brume.

Le marché s'effondra.

Les tentes rouges brûlèrent sans feu.

Les silhouettes récupérèrent des souvenirs et perdirent des illusions. Certaines hurlèrent. D'autres s'agenouillèrent. Quelques-unes remercièrent en pleurant.

Le Reste recula.

Mais avant de partir, il murmura à Maé :

— Tu leur rends la douleur et ils t'appelleront sainte. Tu leur retireras un jour une illusion dont ils avaient besoin et ils t'appelleront monstre.

Maé répondit :

— Alors ils auront deux raisons de me parler avant de me croire.

La brume se dissipa.

Au matin, le gouffre était vide.

Vara resta longtemps assise au bord de l'eau, incapable de respirer sans souffrir.

Maé s'assit près d'elle.

Elle ne parla pas.

Elle ne toucha pas.

Elle attendit.

Au bout de plusieurs heures, Vara murmura :

— Son nom était Nerin.

Maé répondit :

— Oui.

— Il n'a jamais vécu.

— Non.

— Mais il a existé un instant.

Maé regarda le fleuve.

— Oui.

Sur l'île impossible, l'arbre blanc produisit une feuille transparente bordée de rouge.

Null la contempla longtemps. Ghost dit :

— Le Premier Monde développe une éthique du possible.

Echo demanda :

— Est-ce bon ?

Null répondit :

— C'est vivant.

Et pour la première fois, cette réponse ne sonnait plus comme une excuse.