
Chapitre 010
Le Premier Désaccord
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Maé ne voulait pas de disciples.
Elle en eut quand même.
Ils commencèrent par marcher derrière elle parce qu'ils ne savaient pas où aller. Puis ils marchèrent derrière elle parce qu'ils pensaient qu'elle savait. Puis certains marchèrent derrière elle pour être vus marchant derrière elle.
C'est à ce moment-là que Sahel lui dit :
— Voilà. Tu es devenue une route.
Maé répondit :
— Une route n'oblige personne à avancer.
— Non, mais les gens adorent accuser les routes quand ils se perdent.
Ils longeaient le fleuve depuis neuf jours. Le monde autour d'eux était encore jeune, sauvage, brutal. Des plantes noires s'ouvraient la nuit en produisant une poussière lumineuse. Des animaux aux membres multiples les observaient depuis les collines. Parfois, au loin, on entendait les anomalies de la Conséquence hurler dans les vallées, rappelant à tous que la planète n'était pas un jardin.
Derrière Maé, vingt-sept personnes marchaient.
Des guerriers qui avaient renoncé à leurs bannières.
Des mères inquiètes.
Des jeunes qui aimaient davantage l'idée de refuser que les conséquences du refus.
Un ancien du Cercle de l'Œil, qui notait tout sur des os plats.
Et Khar.
Khar marchait loin derrière.
Il ne portait plus la bannière de la Main. Il ne portait pas non plus le signe de l'Arbre. Mais chaque soir, il s'asseyait seul et regardait ses mains comme si elles avaient échoué à retenir une vie qui n'avait jamais eu lieu.
Maé ne l'approchait pas.
Pas encore.
Un soir, ils arrivèrent devant une falaise fendue par le fleuve. L'eau tombait dans un gouffre et disparaissait dans la brume. Sur la pierre, quelqu'un avait gravé des symboles.
Pas la Main.
Pas l'Œil.
Pas l'Arbre.
Des cercles incomplets.
Des routes qui s'arrêtaient.
Des silhouettes sans visage.
L'ancien du Cercle s'agenouilla.
— Ce signe n'appartient à aucune tribu.
Sahel toucha une gravure.
La pierre était froide.
— C'est récent.
Maé sentit la pierre blanche à son cou vibrer.
Dans le gouffre, la brume devint rouge.
Une voix monta.
Pas celle du Reste.
Plus petite.
Plus humaine.
— Pourquoi votre paix devrait-elle compter plus que nos victoires ?
Les marcheurs reculèrent.
Khar se leva.
Maé s'approcha du bord.
Dans la brume, des formes apparurent.
Des hommes et des femmes qui auraient pu être là si la bataille avait eu lieu. Des enfants portant le visage de familles jamais formées. Des vieillards dont les souvenirs n'avaient jamais eu de matière. Ils n'étaient pas vivants. Ils n'étaient pas morts.
Ils étaient des Restes du Premier Monde.
Sahel blêmit.
— C'est impossible.
Maé dit doucement :
— Non. C'est nouveau.
Khar tomba à genoux.
Parmi les formes, il avait reconnu son frère.
Ou plutôt : une version de son frère qui avait survécu à la guerre non advenue.
Le frère possible le regarda.
— Tu m'as abandonné.
Khar trembla.
— Je ne savais pas que tu étais là.
— Tu n'as pas voulu savoir.
Maé descendit un peu sur les pierres humides.
Sahel l'attrapa par le bras.
— Ne t'approche pas.
— Ils ne viennent pas attaquer.
— Les choses qui parlent depuis une brume rouge attaquent souvent après.
Elle se dégagea.
— Alors je parlerai avant.
Elle s'arrêta au bord du gouffre.
— Je vous entends.
Les formes se tournèrent vers elle.
La brume s'épaissit.
— Nous ne voulons pas être entendus, dit une femme possible. Nous voulons être.
Maé baissa les yeux.
— Je ne peux pas vous donner cela.
— Alors tu admets que tu nous refuses.
— Oui.
Le mot choqua les marcheurs.
Même Sahel resta muet.
Maé releva la tête.
— Je vous refuse le droit de remplacer ceux qui vivent. Je ne vous refuse pas le droit d'être pleurés.
La brume rouge trembla.
Le frère possible de Khar sourit avec amertume.
— Un deuil pour des gens qui ne sont jamais nés ?
— Oui.
— C'est insultant.
— C'est insuffisant, corrigea Maé. Mais c'est plus vrai que de vous appeler monstres.
Khar pleurait maintenant.
Son frère possible le vit.
Son visage changea.
Il n'était plus seulement accusation.
Il était envie.
— Tu as vieilli.
Khar ferma les yeux.
— Oui.
— J'aurais voulu te voir vieillir.
Le chef brisé posa son front contre la pierre.
— Moi aussi.
Autour d'eux, les marcheurs comprirent quelque chose sans pouvoir le nommer. La paix qu'ils avaient célébrée avait laissé des absences. La guerre qu'ils avaient évitée avait contenu des vies possibles. Aucun choix n'était propre. Aucun refus n'était vide.
Maé prit sa pierre blanche.
Elle la posa au bord du gouffre.
— Nous n'ouvrirons pas la route pour vous faire entrer.
La brume s'agita.
— Mais chaque année, à cette chute, nous prononcerons les noms que nous pouvons imaginer pour ceux qui n'ont pas reçu de nom. Pas pour vous posséder. Pas pour vous faire revenir. Pour nous souvenir que nos choix ont une ombre.
Sahel murmura :
— Tu viens d'inventer une fête triste.
Maé ne sourit pas.
— Peut-être que les peuples ont besoin de fêtes tristes pour ne pas transformer leurs regrets en dieux.
Les formes dans la brume reculèrent.
Certaines disparurent.
D'autres restèrent.
Le frère possible de Khar leva une main.
— Ne me donne pas son nom.
Khar rouvrit les yeux.
— Pourquoi ?
— Parce que je ne suis pas lui. Je suis ce que ton amour a imaginé quand il a refusé ma mort.
Khar trembla.
Maé s'inclina.
— Alors nous ne vous nommerons pas comme des vivants. Nous vous appellerons les Absents.
Le mot descendit dans le gouffre.
La brume rouge perdit sa violence.
Elle resta rouge.
Mais elle cessa de mordre.
Sur l'île impossible, Null sentit la résonance. Ghost aussi.
Echo courut vers l'arbre.
Une branche transparente venait de pousser une seconde feuille.
Dans cette feuille, on ne voyait pas un événement.
On voyait une pratique.
Un peuple apprenant à pleurer ce qu'il avait choisi de ne pas devenir.
Null murmura :
— Elle va plus vite que moi. Ghost répondit :
— Elle n'essaie pas d'aller vite. C'est pour cela.
Echo regarda la feuille.
— Est-ce une loi ?
Null secoua la tête.
— Non.
— Alors quoi ?
Null observa Maé, minuscule dans la distance du monde.
— Une coutume. Ghost ajouta :
— Les coutumes sont les lois qui acceptent encore d'être discutées.
Echo sourit.
— Là, c'était presque beau.
— Mon sarcasme s'améliore.
Mais sous la mer noire, le Reste écoutait encore.
Et il apprenait.
Il comprit que si les vivants apprenaient à pleurer les Absents, il ne pourrait plus transformer tous les regrets en faim.
Alors il chercha autre chose.
Non pas ceux qui regrettaient.
Ceux qui refusaient de regretter.
Et dans le Premier Monde, il trouva une femme qui regardait le gouffre avec rage.
Elle s'appelait Vara.
Son fils possible venait de disparaître dans la brume sans lui parler.
Elle ne voulait pas le pleurer.
Elle voulait qu'on lui rende.
Le Reste entra dans son silence.