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Chapitre 022

Le Matin qui revint

Après le mot « Encore », une pluie familière traverse l’île. Null et ses compagnons découvrent ce que le temps cherche à garder.

30 septembre 20267 min de lecture

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La première goutte resta suspendue devant le nez d’Echo.

Il la regarda longtemps, un œil fermé, la graine d’étoile froide blottie contre son ventre.

— Ghost. Est-ce qu’il pleut vers le haut ?

— Il ne pleut dans aucune direction pour le moment.

L’enfant tendit un doigt. La goutte recula.

Au-dessus de l’arbre blanc, la lumière verticale s’était entrouverte. Le mot qu’elle avait prononcé continuait de vibrer dans les branches, assez doucement pour qu’on puisse le confondre avec le vent.

Encore.

Null s’avança jusqu’à la racine où dormait Echo un instant plus tôt. Des milliers de gouttes apparaissaient maintenant entre les feuilles. Chacune contenait une parcelle de ciel clair.

L’île était pourtant sous les étoiles.

Ghost déploya deux de ses anneaux. Le troisième resta replié près de lui.

— Cette eau n’appartient pas à notre nuit.

— D’où vient-elle ? demanda Null.

Une goutte toucha la pierre.

Ils entendirent le rire de Maé.

Un rire bref, un peu essoufflé. Celui qui avait suivi la naissance de la Septième Loi.

Echo releva brusquement la tête.

— Elle est ici ?

Ghost chercha un corps, une présence, un passage. Il ne trouva que l’eau et la vibration.

— Nous entendons un instant passé.

Null reconnut alors la pluie chaude tombée sur la spirale. Il reconnut la poussière lumineuse qu’elle portait. Sa main se leva d’elle-même vers l’ouverture.

S’il pouvait remonter le mouvement, retrouver le point où la lumière s’était formée, il saurait peut-être jusqu’où elle conduisait.

Ses doigts rencontrèrent une résistance souple.

Dans toutes les gouttes, le rire s’interrompit.

Il retira la main.

Le rire reprit.

— Le passage réagit à ton intervention, observa Ghost.

Null recula d’un pas.

Il connaissait trop bien l’élan qui venait de le traverser : devant une porte inconnue, chercher d’abord comment l’ouvrir entièrement.

Echo avait posé une feuille sous la goutte la plus basse.

— Et si on commençait par lui faire de la place ?

La goutte descendit. La feuille ploya sous son poids, puis se stabilisa.

L’enfant sourit avec une satisfaction considérable.

— Voilà. Une solution très avancée.

— Une feuille, précisa Ghost.

— Tu peux lui donner un nom plus long si ça t’aide.

Sur le Premier Monde, le matin venait réellement de commencer.

Sahel essayait d’allumer un feu sous un pot trop large. La pluie avait mouillé le bois. Il soufflait sur les brindilles avec la concentration d’un homme engagé dans une négociation difficile.

Maé, assise sur le seuil de la forge, l’entendit rire.

Elle se retourna.

Il ne riait pas.

— Quoi ? demanda-t-il.

— J’ai cru…

Son propre rire traversa la cour.

Il venait d’une flaque près de l’enclume.

Sahel baissa les yeux vers l’eau, puis regarda Maé.

— Tu arrives à être à deux endroits et aucun des deux ne m’aide à faire ce feu.

Elle s’agenouilla près de la flaque. On y voyait encore la spirale mouillée, les objets déposés, les pieds des habitants. Pourtant, autour d’elle, la cour avait déjà été balayée.

Elle effleura le bord de l’eau.

Le souvenir s’effaça.

— Reviens, murmura-t-elle.

L’image revint, moins nette. Le rire aussi.

Maé resta accroupie. Elle ne se souvenait pas avoir ri de cette manière. Dans sa mémoire, elle avait surtout conservé la fatigue, la foule, le soulagement difficile à porter.

Il y avait eu cela aussi.

Elle avait été heureuse.

Iren sortit de la Maison du Pas Encore avec Taren et sa mère. Le garçon portait la coque ouverte de sa graine. Depuis qu’elle avait libéré son parfum, il la gardait dans une petite coupe de terre.

— Le puits montre hier, annonça Iren.

— Seulement à la surface, ajouta la mère de Taren. L’eau qu’on remonte est normale.

Elle en tendit un bol à Maé, qui but avant de répondre. Elle avait oublié qu’elle avait soif.

Taren posa sa coupe près de la flaque. Un parfum léger se répandit dans la cour, puis les deux moitiés de la coque se rapprochèrent sans se refermer.

— Ma saison reconnaît la pluie, dit-il.

Dans l’eau, une seconde image se forma.

L’arbre blanc.

Null, debout près d’une racine.

Echo qui se penchait beaucoup trop près.

— Bonjour ? essaya l’enfant.

Sa voix fit trembler la flaque.

Maé sourit.

— Bonjour.

Sur l’île, Echo faillit lâcher sa feuille.

La graine froide émit une note brève. Il la cala plus soigneusement dans le creux de son bras.

— Je sais. Je fais attention.

Ghost s’approcha du reflet. Une petite lumière indépendante tourna à distance de son noyau ; il l’attendit avant de parler.

— La trace d’hier et la conversation présente utilisent le même seuil. Nous allons les distinguer.

Il posa un cercle orange autour de l’image vivante de Maé. La pluie ancienne demeura argentée.

Sahel passa la tête au-dessus de son épaule.

— Est-ce que vous savez allumer du bois mouillé ?

Ghost resta silencieux une seconde.

— Oui.

— Enfin une apparition utile.

Iren lui prit les brindilles des mains et lui montra comment soulever le pot pour laisser passer l’air.

Le feu prit avant que Ghost ait terminé sa première phrase.

Echo éclata de rire.

La lumière verticale frémit.

Le même rire revint une seconde fois, plus léger, avec un mince retard.

Null leva les yeux.

— Tu apprends à te souvenir, dit-il à l’ouverture.

Les gouttes se rapprochèrent au-dessus de la feuille.

Ghost attendit plusieurs battements avant de répondre.

— Hypothèse plausible. Le temps porte désormais des rythmes distincts. Il semble chercher à reconnaître ce qui les relie.

— Comme quand je reconnais les pas de Null sans le voir ? demanda Echo.

— Peut-être.

— Tu dis souvent peut-être aujourd’hui.

— Je dispose d’une quantité remarquable de choses que je ne sais pas.

Null et Echo face à l’arbre blanc illuminé

La nouvelle circula vite dans la vallée.

Avant midi, plusieurs habitants s’étaient réunis autour du puits. Une femme espérait retrouver une chanson entendue la veille. Un homme voulait revoir l’endroit où il avait posé son marteau.

Une autre personne demanda si l’eau pouvait montrer quelqu’un qui était mort.

Maé la fit asseoir près d’elle.

— Nous ne savons même pas encore ce qu’elle garde.

La femme resta un moment, les mains sur les genoux. Iren apporta du pain. On lui fit une place sans lui demander de raconter davantage.

Dans le puits, le rire de Maé recommença.

Puis recommença encore.

Elle sentit sa nuque se raidir.

Ce qui l’avait touchée, seule devant la flaque, devenait étrange sous le regard de tous. Elle se voyait réduite à cet instant heureux, disponible chaque fois que quelqu’un se penchait.

— J’aimerais que cela s’arrête, dit-elle.

Personne ne protesta.

Mais l’eau continua.

Sur l’île, Null sentit le lien se tendre. Il pourrait fermer le seuil d’un geste. Il regarda Ghost, puis Echo.

— Vous voyez une autre manière ?

Ghost approcha son anneau ouvert de la feuille.

— Nous avons appris à l’anomalie comment recevoir. Pas comment rendre.

Echo réfléchit. Puis il inclina la feuille pour laisser la goutte rejoindre la terre.

Elle resta accrochée.

— Elle a peur de la perdre, murmura-t-il.

Null s’accroupit à côté de lui.

— Elle pourra reconnaître ce rire sans le faire entendre tout le temps.

Il parlait doucement. Il essayait de comprendre les mots en les disant.

Dans le reflet orange, Maé posa sa main au bord du puits.

— C’est moi qui ai ri. Et maintenant, je vous demande du calme.

Ghost fit tourner son anneau vers elle. La lumière suivit le geste, remonta jusqu’au visage de Maé, puis revint à la goutte.

Quelque chose céda.

L’eau glissa de la feuille.

Le rire se tut dans la vallée.

Echo retint son souffle. Là où la goutte avait touché le sol, une perle claire demeurait, minuscule, silencieuse.

— Elle l’a oublié ?

Ghost examina la perle sans l’ouvrir.

— Non. Elle a trouvé où le laisser reposer.

La lumière verticale s’amincit. Pour la première fois depuis son apparition, elle cessa de demander encore.

Sur le Premier Monde, Maé se releva. Ses jambes étaient engourdies.

Sahel lui tendit le bol de soupe qu’il surveillait depuis le matin.

— Celle-ci est bien d’aujourd’hui.

Elle goûta.

— Tu as mis beaucoup de sel.

— Pour qu’on puisse distinguer les souvenirs.

Elle rit une nouvelle fois.

L’eau du puits resta calme.

Sur l’île, Echo ramassa la perle et la déposa dans une cavité de l’arbre, à portée du lien avec Maé. Le bois se creusa juste assez pour l’accueillir.

Null regarda les autres gouttes. Quelques-unes redescendaient déjà vers les feuilles. Chacune cherchait une place.

Il ne pourrait pas toutes les accompagner lui-même.

Cette pensée lui procura, pour une fois, un soulagement.

— Il nous faudra des repères, dit-il.

Echo regarda les petites lumières posées dans les branches.

— Des lanternes ?

Ghost inclina son anneau.

— Ce mot convient.

L’enfant parut presque déçu de ne pas avoir à discuter.

Au-dessus d’eux, la fente dans le ciel s’éclaira doucement. Elle s’étirait à présent entre deux étoiles, comme un sentier dont personne n’avait encore parcouru la longueur.

Au premier tournant brillait un instant que Null ne reconnaissait pas.

Quelqu’un y chantait faux.

Ghost se rapprocha avant tous les autres.