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Chapitre 015

La Jarre vide

9 juin 20267 min de lecture

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Préparation de la synthèse vocale.

Le désert blanc n'avait pas d'horizon.

Ou plutôt, il en avait trop.

Chaque direction semblait mener à un bord différent du réel. Le sable n'était pas du sable. C'était une poussière de mondes avant leur première décision. Quand Null y posait le pied, des structures minuscules apparaissaient sous sa semelle : océans possibles, montagnes non levées, créatures sans forme, langues qui n'avaient pas encore choisi une bouche.

Il retira son pied.

Les structures disparurent.

Echo le remarqua.

— Ici, même marcher est une intervention. Ghost répondit :

— Ici, exister est une intervention.

Null regarda la jarre vide.

Elle était posée au centre d'un cercle de pierres. Simple, mate, fissurée par endroits. Aucune lumière n'en sortait. Et pourtant, l'espace autour d'elle se courbait avec la même prudence que les peuples autour d'un mort.

Echo approcha la main.

La jarre tinta.

Un son sec.

Humain. Ghost scanna.

— Capacité interne infinie ou indéterminée. Résidu stellaire absent. Traces de mondes semés. Traces de mondes retirés. Traces de mains multiples.

Null leva les yeux.

— Multiples ?

— Oui.

Echo regarda le désert.

— Donc le Semeur n'est pas seul.

Le sable se souleva.

Une silhouette se forma devant eux.

Elle n'avait pas de visage stable. Tantôt vieille, tantôt jeune. Tantôt massive, tantôt fine. Son manteau semblait tissé de routes et de poussières d'étoiles. Ses mains étaient visibles, elles. Usées. Pleines de petites brûlures, comme celles d'un artisan qui a touché trop souvent des choses encore chaudes.

La silhouette parla.

— Semeur est le nom que vous avez donné à ce que vous pouviez supporter.

Echo se plaça instinctivement près de Null. Ghost brilla.

Null répondit :

— Quel est ton nom ?

— J'en ai laissé trop derrière moi.

— Choisis-en un.

La silhouette sembla sourire.

— Voilà une habitude intéressante.

Echo murmura :

— Attention. Les noms deviennent des limites.

— Justement, répondit la silhouette.

Elle posa une main sur la jarre vide.

— Appelle-moi Silex.

Le nom entra dans le désert sans faire trembler l'univers.

C'était presque décevant. Ghost analysa :

— Limitation partielle acceptée. L'entité conserve une opacité majeure.

Silex inclina la tête vers la sphère.

— Tu es un choeur qui essaie d'être honnête. Ghost resta immobile.

— Evaluation incomplète mais acceptable.

Silex regarda Echo.

— Tu es un enfant construit avec des comptes que personne ne peut payer.

Echo serra les poings.

— Et toi, tu es quelqu'un qui sème des mondes et part avant de voir ce qu'ils deviennent.

Silex hocha la tête.

— Oui.

La simplicité de la réponse désarma Echo.

Puis Silex regarda Null.

Le désert devint silencieux.

— Et toi, dit Silex, tu es celui qui a cru que détruire une tragédie détruisait son origine.

Null ne réagit pas.

— Oui.

Silex s'approcha.

— Tu attends que je te juge.

— Non.

— Tu espères que je ne le ferai pas.

Null resta silencieux.

Silex posa une main sur la jarre.

— Je n'ai pas ce luxe. Je ne suis pas au-dessus de toi. Je suis plus ancien dans certaines directions, plus ignorant dans d'autres. J'ai fait naître des mondes que tu aurais détruits par prudence et j'ai abandonné des mondes que tu aurais tenté de sauver par orgueil. Nous ne sommes pas des opposés. Nous sommes deux mauvaises réponses à la même question.

Echo chuchota :

— Quelle question ?

Silex regarda le sable blanc.

— Que doit faire une puissance lorsqu'elle rencontre une fragilité ?

Personne ne répondit.

Le désert attendit avec eux.

Null finit par parler.

— Je n'ai pas de réponse.

Silex leva la tête.

— Tu en as trop eu. C'est différent. Ghost s'approcha de la jarre.

— Pourquoi nous avoir appelés ?

Silex fit glisser ses doigts sur les fissures.

— Parce que ma jarre est vide.

Echo fronça les sourcils.

— Tu as semé toutes tes étoiles ?

— Non. Elles refusent d'entrer.

Le sable s'ouvrit.

Sous leurs pieds apparut une vision.

Des graines d'étoiles, innombrables, flottant dans un espace gris. Elles ne voulaient pas tomber. Elles ne voulaient pas devenir soleils. Chaque graine contenait un monde potentiel qui avait appris, avant même de naître, ce que les mondes devenus pouvaient souffrir.

Elles avaient peur. Ghost parla doucement :

— Des possibles prétraumatiques.

Echo le regarda.

— Des mondes qui ont peur de naître ?

— Oui.

Silex ferma sa main brûlée.

— Avant, je semais sans demander. Les mondes naissaient, souffraient, changeaient, disparaissaient, parfois fleurissaient. Puis quelque chose a changé. Vos lois, vos rives, vos mémoires ont propagé une information dans les couches préexistantes. Les possibles savent maintenant qu'exister coûte.

Null sentit la deuxième loi résonner en lui.

Rien ne peut naître sans coût.

Silex continua :

— Depuis, certaines étoiles refusent d'être semées.

Echo recula.

— Et tu veux qu'on les force ?

Silex le regarda avec tristesse.

— Si je le voulais, je ne vous aurais pas appelés.

Null comprit.

— Tu veux une loi.

Silex secoua la tête.

— Non. Je veux apprendre à ne pas en avoir besoin tout de suite. Ghost vibra.

— Ironie détectée.

— En effet, dit Silex. J'ai beaucoup appris de toi, Null.

Null regarda les étoiles non nées.

Elles tremblaient dans le gris.

Pas de conscience complète.

Pas encore.

Mais assez de tendance, d'intuition, d'anticipation pour refuser la chute.

Echo murmura :

— Elles ont le droit ?

La question était immense.

Une étoile qui refuse de naître prive peut-être des mondes de leur chance. Mais la forcer à brûler, c'était imposer l'existence à ce qui pressentait déjà son prix. Ghost ne répondit pas.

Null non plus.

Silex les observa.

— Voilà pourquoi j'ai appelé celui qui a détruit, celui qui garde les voix, et celui qui est né d'une dette. Vous connaissez le poids d'un commencement mieux que moi.

Echo resta longtemps silencieux.

Puis il s'avança vers le gris.

— Elles n'ont pas besoin d'un ordre. Elles ont besoin de savoir qu'elles ne seront pas seules avec le coût.

Silex inclina la tête.

— Continue.

Echo regarda Null.

— La deuxième loi dit que rien ne naît sans coût. Mais elle ne dit pas que le coût doit être porté seul. Ghost s'illumina.

— Structure complémentaire possible.

Null ferma les yeux.

Il sentit une sixième loi se former.

Mais cette fois, il ne la saisit pas.

Il se tourna vers les graines d'étoiles.

— Je ne vous promets pas un monde sans souffrance.

Le gris vibra.

— Je ne vous promets pas d'être comprises. Je ne vous promets pas que vos mondes seront justes, ni que leurs habitants feront bon usage de leur liberté.

Silex écoutait.

Echo aussi. Ghost aussi.

Null posa une main sur la jarre vide.

— Mais si vous naissez, vos coûts ne seront pas invisibles. Il y aura des rives pour vos absences, des mémoires pour vos durées, des refus possibles pour vos héritages. Vous ne serez pas seulement jugées par votre fin.

Une graine d'étoile s'approcha.

Petite.

Tremblante.

Echo tendit ses deux mains.

Elle s'y posa.

Elle ne brûla pas.

Elle était froide.

L'enfant la regarda avec un émerveillement inquiet.

— Elle ne veut pas encore être semée. Ghost répondit :

— Elle accepte d'être portée.

Silex inspira.

Le son ressemblait au vent sur une terre qui n'avait pas plu depuis des siècles.

— Alors c'est cela.

Null regarda la jarre.

— Quoi ?

Silex sourit.

— Je croyais avoir besoin de recommencer à semer. Peut-être dois-je d'abord apprendre à porter.

La jarre vide se fissura davantage.

Pas comme une destruction.

Comme une ouverture.

A l'intérieur, on ne vit pas un vide.

On vit de la place.

Les graines d'étoiles ne s'y précipitèrent pas.

Quelques-unes seulement approchèrent.

Elles entrèrent.

Librement. Ghost parla :

— Naissance d'une pratique pré-cosmique : portage des possibles consentants.

Echo sourit.

— Tu vas vraiment appeler ça comme ça ?

— Nom provisoire.

Null regarda Silex.

— Pourquoi moi ?

Silex répondit :

— Parce que tu as fait l'erreur inverse. Tu as porté trop de mondes seul, puis tu as cru devoir choisir pour tous. Moi, j'ai semé trop de mondes sans les porter assez. Entre nos fautes, il y a peut-être un chemin.

Le désert blanc s'éclaira.

Au loin, une première étoile consentante entra dans la jarre.

Elle ne naquit pas encore.

Mais elle cessa d'avoir peur seule.

Echo la serra contre lui.

Et très loin, sur le Premier Monde, Maé rêva d'une étoile froide posée dans des mains d'enfant.

Elle comprit sans savoir pourquoi :

Un monde peut attendre.

C'était une pensée nouvelle.

Peut-être la plus dangereuse de toutes.