Aller au contenu
Logo NULLNULL
Retour aux chapitres

Chapitre 007

Les Porteurs de l'Absence

Le Premier Monde avait appris à raconter avant d'apprendre à écrire.

9 juin 20267 min de lecture

Audio navigateur

Lecture vocale gratuite via ton navigateur, sans serveur.

Préparation de la synthèse vocale.

Marque-page

Progression 0%

Le Premier Monde avait appris à raconter avant d'apprendre à écrire.

Les récits voyageaient sur des peaux peintes, dans des chants tremblés, dans les marques au charbon laissées sur les pierres. Les anciens disaient que les symboles étaient plus dangereux que les lames, parce qu'une lame ne tue qu'une fois, tandis qu'un symbole peut apprendre à tuer à des enfants qui ne sont pas encore nés.

Maé n'avait pas fondé de temple.

C'est pourquoi des temples commencèrent à se construire autour de son refus.

Au nord du fleuve, on dressa des pierres blanches pour l'Arbre. Au sud, on grava des cercles autour d'un œil orange, en souvenir de Ghost, que personne ne nommait encore ainsi. À l’est, les anciens guerriers de la Main Ouverte enseignèrent que Null était un ciel sévère, capable de protéger les peuples de leurs propres colères. À l’ouest, les survivants de l'ancien conflit jurèrent que la Main n'était qu'une ruse, et que seul l'Œil voyait les mensonges.

Maé écoutait tout cela en silence.

Elle avait treize saisons longues.

Elle portait toujours au cou sa pierre blanche, mais elle l'avait retournée. Le symbole de l'arbre n'était plus visible. Pas parce qu'elle le reniait. Parce qu'elle refusait qu'on parle à la pierre avant de lui parler à elle.

Sahel marchait à ses côtés, une lance trop grande pour lui sur l'épaule.

— Tu sais qu'ils t'attendent comme si tu étais un miracle, dit-il.

— Je sais.

— Tu devrais être malade.

— Je le suis un peu.

Ils avançaient vers le cercle des trois tribus, un plateau de pierre noire où Maé avait autrefois arrêté la guerre. Les adultes l'appelaient maintenant le Sol du Troisième Signe. Les enfants, eux, l'appelaient juste l'endroit où les anciens avaient eu honte.

Sur le plateau, une foule attendait.

Des mains peintes sur les poitrines.

Des yeux dessinés sur les fronts.

Des arbres gravés sur les bâtons.

Trois peuples, trois mémoires, trois manières différentes de mal comprendre un même événement.

Quand Maé apparut, les murmures cessèrent.

Une vieille femme s'agenouilla.

Puis un homme.

Puis dix.

Puis presque tous.

Maé sentit son ventre se serrer.

Sahel chuchota :

— Voilà. Tu es devenue un problème.

Elle avança malgré tout.

Au centre du plateau se tenait Khar, chef des anciens Porteurs de la Main. Il était grand, marqué par des cicatrices blanches, et son regard n'avait jamais accepté que la guerre ait été arrêtée par une enfant. Il portait sur l'épaule une peau peinte : la Main ouverte de Null, entourée de flammes.

À côté de lui, Lior, gardienne du Cercle, portait l'Œil orange sur une plaque d'os. Elle ne détestait pas Maé. C'était pire. Elle voulait l'utiliser avec douceur.

Khar parla le premier.

— Maé. Celle qui a vu l'Arbre. Celle qui a empêché le sang. Nous te demandons de choisir.

Maé le regarda.

— Choisir quoi ?

Lior répondit :

— Le signe qui guidera le fleuve. Les tribus doivent s'unir. L'Arbre, la Main ou l'Œil. Trois signes divisent. Un seul protégera.

Sahel ricana.

— Ils veulent que tu éteignes deux feux en en gardant un seul.

Khar le fusilla du regard.

— L'enfant sans signe peut se taire.

Maé leva la main.

Tous se turent.

Ce silence l'effraya plus que les cris.

— Je ne choisis pas.

Un frisson parcourut la foule.

Khar serra les dents.

— Refuser de choisir est encore un choix.

— Oui, répondit Maé. Mais ce n'est pas celui que tu veux.

Lior s'approcha.

— Les peuples ont besoin de formes. Sans forme, la peur revient.

Maé regarda les trois symboles.

L'Arbre.

La Main.

L'Œil.

Elle se souvenait du jour où elle avait dessiné l'arbre pour arrêter deux armées. Elle n'avait pas voulu créer une bannière. Elle avait voulu créer une pause.

— Un symbole n'est pas une maison, dit-elle. C'est une porte. Si vous vous enfermez dedans, vous l'avez déjà trahi.

Dans la foule, certains baissèrent les yeux.

D'autres se raidirent.

Khar sourit sans joie.

— Les portes doivent mener quelque part.

Maé répondit :

— Oui. Hors d'elles-mêmes.

Au même instant, le ciel changea.

Les nuages rouges au-dessus du plateau se fendirent. Pas avec un éclair. Avec une absence. Une tâche sombre s'ouvrit dans l'orage, ronde, silencieuse, entourée d'un halo rouge.

Sahel leva sa lance.

— Maé...

Elle sentit la pierre contre sa poitrine devenir glacée.

Dans le trou du ciel, quelque chose regardait.

Pas entièrement.

Pas encore.

Un reflet du Reste. Un reste de Reste. Une ombre assez petite pour entrer dans un rêve, assez grande pour contaminer une peur.

La foule tomba à genoux.

Khar ne tomba pas.

Il regarda l’œil sombre avec une expression que Maé reconnut aussitôt.

Pas de terreur.

De soulagement.

Comme un homme qui attendait depuis longtemps une preuve que sa colère avait un dieu.

La voix qui descendit n'était pas audible pour tous.

Maé l'entendit dans ses os.

Khar l'entendit dans ses blessures.

Sahel ne l'entendit pas, et c'est pour cela qu'il comprit le danger avant les autres.

— Ils écoutent quelque chose, souffla-t-il.

Khar leva son bras marqué.

— Le ciel a vu ce que nous avons perdu !

Les guerriers de la Main levèrent leurs lances.

Lior recula, pâle.

Maé avança.

— Khar, non.

Mais le chef ne la regardait plus.

L’œil dans le ciel lui montrait une autre version du jour arrêté.

Dans cette version, la bataille avait eu lieu.

Khar y était devenu un héros. Son peuple avait remporté le fleuve. Son frère, mort de maladie quelques saisons plus tard, y survivait comme chef de guerre. Ses enfants y chantaient son nom. Sa honte y devenait gloire.

Le Reste ne mentait pas vraiment.

Il montrait ce qui aurait pu être.

C'était plus dangereux qu'un mensonge.

Khar pleura sans s'en rendre compte.

— On nous a volé notre futur.

Maé sentit le plateau se refroidir.

— Non. Nous avons choisi de ne pas le prendre.

— Toi, tu as choisi.

La phrase traversa la foule comme une lance.

Khar se tourna vers elle.

— Une enfant a levé les mains, et nous avons appelé cela sagesse. Mais qui a demandé aux morts futurs s'ils acceptaient de ne pas naître ? Qui a demandé à mon frère s'il préférait une paix qui l'a laissé mourir dans son lit, inutile ?

Maé ne répondit pas tout de suite.

Elle pouvait dire que personne ne possède un futur. Elle pouvait dire que la guerre aurait emporté plus que son frère. Elle pouvait dire que la paix n'avait jamais promis de sauver tout le monde.

Toutes ces réponses étaient vraies.

Aucune n'était suffisante.

Alors elle s'assit au milieu du plateau.

La foule murmura.

Khar fronça les sourcils.

— Qu'est-ce que tu fais ?

Maé posa sa pierre blanche devant elle.

— J'écoute le frère que tu as perdu.

Khar recula comme si elle l'avait frappé.

— Ne parle pas de lui.

— Je ne vais pas parler de lui. Je vais me taire pour lui.

Sahel baissa lentement sa lance.

Le ciel rouge trembla.

Le Reste n'aimait pas le silence quand il ne pouvait pas le remplir.

Maé ferma les yeux.

Elle ne vit pas Null.

Elle ne vit pas l'île.

Elle vit une absence.

Un chemin que le monde n'avait pas pris. Sur ce chemin, Khar gagnait. Son frère vivait. Mais plus loin, le fleuve devenait frontière. La frontière devenait empire. L'empire devenait faim. Et un enfant, trois générations plus tard, levait lui aussi les mains devant une guerre plus grande.

Maé rouvrit les yeux.

— Ton futur n'était pas faux, Khar. Il était seulement incomplet.

Khar trembla.

L’œil dans le ciel se contracta.

Sahel regarda Maé comme s'il la voyait pour la première fois.

Elle ramassa sa pierre.

— Je ne peux pas rendre à ton frère une vie qu'il n'a pas eue. Mais je peux refuser que sa vie possible serve à dévorer celle qui existe.

Le halo rouge se fissura.

Khar tomba à genoux.

Pas par foi.

Par fatigue.

Lior s'approcha de Maé.

— Quel signe devons-nous porter ?

Maé secoua la tête.

— Aucun.

La gardienne pâlit.

— Aucun ?

Maé regarda les trois peuples.

— Portez vos questions. Les signes viendront après, et ils devront partir quand ils commenceront à commander.

Sahel sourit.

— Personne ne va aimer ça.

— Tant mieux.

Au-dessus du plateau, l’œil disparut.

Très loin, sur l'île impossible, l'arbre blanc produisit une nouvelle feuille bleue.

Et sous la mer noire, le Reste comprit que Maé n'était pas seulement un souvenir à corrompre.

Elle était une méthode.