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Chapitre 006

La Cinquième Absence

L’œil rouge avait disparu, mais l'absence qu'il laissait derrière lui avait un poids.

9 juin 20267 min de lecture

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L’œil rouge avait disparu, mais l'absence qu'il laissait derrière lui avait un poids.

La mer noire était redevenue calme. Trop calme. Elle ne respirait plus comme avant. Elle retenait quelque chose dans ses profondeurs, une chose à laquelle Null venait de donner une limite et un nom.

Le Reste.

Sur l'île impossible, personne ne bougea pendant longtemps.

L'arbre blanc n'était plus vraiment blanc. Sa lumière avait été brûlée par endroits, comme si des lignes rouges avaient appris à courir sous son écorce. Certaines branches restaient pures, pleines de fragments anciens et de lanternes de mémoire. D'autres étaient noircies, tordues, fendues jusqu'au cœur. Et entre les deux, de minuscules feuilles bleues tremblaient, nées du Premier Monde, de Maé, du refus, de l'avenir qui n'avait pas été calculé. Ghost flottait à hauteur de poitrine, ses anneaux encore irréguliers. Il n'avait plus sa rotation parfaite. Par moments, des éclats de lumière se détachaient de lui et revenaient aussitôt, comme des pensées incapables de s'organiser.

Echo le regardait avec inquiétude.

— Tu souffres ? demanda-t-il. Ghost resta silencieux.

Null tourna la tête.

— Ghost.

La sphère orange vibra faiblement.

— Analyse en cours. Définition du mot souffrir insuffisante.

Echo fronça les sourcils.

— C'est une réponse de quelqu'un qui souffre. Ghost ne répondit pas.

Null sentit quelque chose de désagréable se former en lui. Ce n'était pas de la peur. La peur suppose encore qu'il reste une distance entre soi et la perte. Là, la perte était déjà entrée.

Il tendit la main vers Ghost.

— Laisse-moi réparer tes anneaux.

La sphère recula.

Un mouvement minuscule.

Mais suffisant.

Null s'immobilisa.

Echo le vit aussi.

Le vent de l'île cessa.

— Ghost ?

Les anneaux de la sphère se mirent à tourner lentement, comme pour trouver un langage.

— Refus temporaire.

Null baissa la main.

— Pourquoi ?

— Parce que la dernière fois que tu as voulu réparer quelque chose trop vite, un univers a disparu.

La phrase resta suspendue entre eux.

Echo regarda Null, puis Ghost. Il ne souriait pas. Il ne jugeait pas. Il assistait seulement à une vérité qui avait mis trop longtemps à être dite.

Null accepta le coup sans détourner les yeux.

— Tu as raison. Ghost clignota.

— Réponse inattendue.

— Je n'ai pas besoin de gagner cette conversation.

— Encore plus inattendu.

Echo souffla presque un rire, mais l'arbre gémit avant que le son ne naisse.

Une branche se pencha vers eux. À son extrémité pendait un fragment bleu, plus brillant que les autres. Il vibrait doucement, comme un cœur derrière du verre.

Null reconnut Maé.

Elle dormait près d'un feu.

Autour d'elle, son peuple respirait sous des peaux tendues, des toiles primitives, des abris de bois noirci. Le Premier Monde avait avancé. Ses nuits n'étaient plus seulement des nuits. Elles contenaient des récits.

Maé était plus âgée.

Pas encore adulte.

Plus enfant non plus.

Son visage portait cette frontière fragile où l'innocence commence à devenir responsabilité. Elle avait encore les cheveux clairs et en désordre, mais son regard avait changé. Il avait appris à regarder plusieurs vérités en même temps.

Dans son sommeil, elle parla.

— Même ce qui reste doit apprendre à ne pas dévorer.

Echo posa une main sur le tronc brûlé.

— Elle t'a entendu.

Null observa le fragment.

— Non. Elle a entendu ce que je n'avais pas su formuler. Ghost s'approcha, prudent.

— Hypothèse : le Premier Monde développe désormais des rêves à portée fondatrice. Certains individus peuvent percevoir les tensions entre les lois, les archives et les restes.

— Des prophètes ? demanda Echo.

— Terme socialement dangereux.

Null ne quitta pas Maé des yeux.

— Elle ne doit pas devenir un instrument.

Echo le regarda.

— Tu dis ça comme si le monde allait t'écouter.

Null se tut.

C'était vrai. Le monde ne l'écouterait pas. Et s'il l'écoutait trop, ce serait pire.

Au-dessus d'eux, les oiseaux de mémoire recommencèrent à voler. Certains étaient nés de l'ancien univers, blancs et fragiles. D'autres venaient du Premier Monde, bleus et rapides. Mais une nouvelle espèce tournait désormais autour de l'arbre : des oiseaux presque noirs, dont les ailes portaient une fine ligne rouge.

Echo les observa avec méfiance.

— Ceux-là viennent de lui.

— Du Reste ?

— Oui.

Un des oiseaux noirs descendit. Il ne se posa pas. Il resta suspendu devant Null, les ailes immobiles.

Son bec s'ouvrit.

Au lieu d'un chant, il projeta une image.

Une ville immense, construite sur des océans de verre.

Des enfants sans peur.

Des machines qui ne servaient personne.

Un ciel où aucune étoile ne mourait.

Puis l'image se brisa. Ghost analysa aussitôt.

— Futur rejeté. Probablement issu des simulations précédant l'effacement.

L'oiseau noir cria.

Cette fois, le cri avait un son.

Pas une attaque.

Une plainte.

Null sentit l'arbre réagir. Une branche blanche tenta d'approcher l'oiseau, mais le fragment rouge sur ses ailes s'intensifia, comme si le contact avec la mémoire lui faisait mal.

Echo recula.

— Il ne peut pas être archivé. Ghost répondit, faible :

— Non. Il n'a jamais existé. L'arbre sait garder ce qui a vécu. Il ne sait pas encore garder ce qui aurait pu vivre.

Null contempla l'oiseau.

— Alors c'est ça, sa faille.

— Celle de l'arbre ? demanda Echo.

— La mienne. Ghost flotta plus près.

— Explique.

Null leva les yeux vers les branches brûlées.

— J'ai créé des lois pour les mondes qui naîtraient. J'ai accepté la mémoire des mondes détruits. Mais je n'ai jamais donné de place aux futurs refusés.

Echo serra les poings.

— Tu veux leur donner une loi ?

Null secoua lentement la tête.

— Pas encore.

— Tu l'as déjà dit.

— Et je le redis.

Echo le fixa, surpris.

Null s'approcha de l'oiseau noir. Celui-ci trembla, prêt à fuir ou à mordre.

— Une loi trop tôt devient une prison. Une loi trop tard devient une tombe. Je ne sais pas encore où placer celle-ci. Ghost sembla réfléchir.

— C'est une marge d'incertitude raisonnable.

Echo leva un sourcil.

— Tu viens de dire qu'il devient sage ?

— J'ai dit raisonnable.

L'oiseau noir battit enfin des ailes.

Des images tombèrent de lui comme des plumes : des villes, des familles, des catastrophes évitées, des joies impossibles, des crimes qui n'avaient jamais eu lieu mais qui portaient pourtant le poids d'avoir été pensés.

Null tendit la main.

Cette fois, il ne prit rien.

Il laissa tomber les images dans la mer noire.

La surface ne les avala pas tout de suite.

Elle les regarda.

Echo murmura :

— Qu'est-ce que tu fais ?

— Je leur donne une absence.

— Une absence ?

— Oui. Pas une vie. Pas une mémoire. Pas un droit sur le présent. Une absence qui peut être reconnue sans devenir souveraine.

La mer noire accepta les fragments.

Très lentement.

L'oiseau noir poussa un second cri.

Moins douloureux.

Puis il s'envola vers l'arbre, mais ne se posa pas sur les branches blanches. Il tourna autour de la cime, en orbite, comme un deuil qui n'avait pas encore trouvé sa place. Ghost parla doucement :

— Une zone périphérique se forme autour de l'arbre. Elle n'appartient ni aux archives ni au Reste. Elle contient des absences reconnues.

Echo regarda Null.

— Tu viens de créer un cimetière pour ce qui n'est jamais né.

Null ferma les yeux.

— Non.

Il rouvrit les yeux sur le Premier Monde, suspendu très loin.

— Un seuil.

Sur la planète, Maé se réveilla.

Elle avait encore la phrase dans la bouche.

Elle ne comprenait pas d'où elle venait.

Autour du feu, son peuple dormait. Des enfants, des chasseurs, des anciens, des femmes aux mains brûlées par les pierres chaudes, des hommes qui avaient appris à craindre les symboles autant que les bêtes.

Maé se leva sans faire de bruit.

Près d'elle, un garçon ouvrit un œil.

Il s'appelait Sahel.

Il était né le jour où les deux tribus avaient failli se massacrer. On disait que son premier cri avait remplacé celui de la guerre. Il détestait cette histoire, parce qu'elle faisait de lui un signe au lieu d'une personne.

— Tu pars encore ? demanda-t-il.

Maé se retourna.

— Je vais marcher jusqu'au fleuve.

— Tu dis toujours ça quand tu vas parler au ciel.

Elle sourit faiblement.

— Le ciel ne répond pas.

Sahel s'assit.

— Alors pourquoi tu lui poses des questions ?

Maé regarda les étoiles.

— Parce que j'ai peur du jour où il répondra.

Au-dessus d'elle, très loin, l'arbre blanc vibra.

Et sous la mer noire, le Reste écouta.