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Chapitre 017

La Maison du Pas Encore

Dans la Maison du Pas Encore, Maé découvre que l’attente peut protéger une vérité, mais aussi devenir prison.

14 juin 20268 min de lecture

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La Maison du Pas Encore n’avait pas de porte.

C’était son premier danger.

Tout le monde pouvait y entrer.

Tout le monde pouvait y déposer quelque chose.

Tout le monde pouvait dire : pas maintenant.

Au début, cela avait semblé beau.

Une arme posée sur une pierre au lieu d’être levée contre un frère.

Une lettre gardée intacte jusqu’au jour où la colère aurait assez refroidi pour devenir vraie.

Une graine inconnue laissée dans l’ombre humide parce qu’aucun ancien ne savait si elle donnerait un arbre, un poison ou une prière.

Puis les gens commencèrent à comprendre que ce qui protège peut aussi cacher.

Maé le vit avant les autres.

Pas parce qu’elle était plus sage.

Parce qu’elle avait appris à se méfier des choses qui lui ressemblaient.

La Maison du Pas Encore était bâtie au centre de la vallée, entre trois villages qui ne savaient pas encore s’ils voulaient devenir un seul peuple. Ses murs étaient bas, ouverts aux vents, faits de pierres récupérées sur les anciens lieux de guerre. Des racines y poussaient sans arbre visible. Les habitants disaient que c’était bon signe.

Sahel disait que les habitants disaient trop souvent “bon signe” quand ils voulaient éviter de réfléchir.

Maé ne lui donnait pas toujours tort.

Au centre de la maison reposait la pierre noire trouvée près du gouffre des Absents. Elle ne brillait pas. Elle ne chauffait pas. Mais quand quelqu’un approchait avec une décision mal formée, la pierre vibrait comme un animal qui refuse d’être caressé.

Iren, l’ancienne forgeronne, en était devenue la gardienne.

Elle ne gardait pas la maison comme on garde un trésor.

Elle la gardait comme on garde une dispute encore utile.

Ce matin-là, Maé entra alors que trois personnes attendaient déjà.

La première était une femme très vieille qui portait un couteau dans un tissu bleu.

La deuxième était un garçon qui tenait une graine serrée contre son coeur.

La troisième était un homme aux épaules larges, les yeux secs, les mains vides.

Maé le reconnut.

Il s’appelait Dor.

Il avait perdu son frère lors d’une chasse contre une bête des marais. Depuis, il accusait un autre chasseur, Nao, d’avoir fui au lieu d’aider.

Nao niait.

La vallée attendait que quelqu’un tranche.

Dor posa les deux mains sur la pierre noire.

  • Je viens déposer ma vengeance.

Iren ne bougea pas.

Maé non plus.

Sahel, lui, soupira si fort que deux oiseaux quittèrent le toit.

Dor le regarda.

  • Quelque chose te dérange ?

Sahel croisa les bras.

  • Oui. La manière dont tu appelles vengeance ce qui ressemble beaucoup à une décision de tuer plus tard.

Dor fit un pas vers lui.

  • Mon frère est mort.

  • Je sais.

  • Alors tais-toi.

Sahel se tut.

Pas parce qu’il avait peur.

Parce que Maé venait de lever légèrement la main.

Elle s’approcha de Dor.

  • Pourquoi veux-tu déposer ta vengeance ?

Dor regarda la pierre.

  • Parce qu’on dit que ce lieu empêche les décisions mauvaises de devenir des actes.

  • Ce lieu n’empêche rien.

Il releva les yeux.

  • Alors à quoi sert-il ?

Maé regarda autour d’elle.

La vieille femme serrait son couteau.

Le garçon serrait sa graine.

Iren observait la pierre.

La maison entière semblait attendre sa réponse.

Maé aurait aimé en avoir une belle.

Elle n’en avait qu’une honnête.

  • Il sert à tenir une décision assez longtemps pour qu’elle révèle ce qu’elle cache.

Dor ricana.

  • Ma décision ne cache rien.

La pierre noire vibra.

Pas fort.

Juste assez.

Dor retira ses mains.

Sahel murmura :

  • La pierre n’est pas d’accord.

Dor voulut répondre, mais Iren parla avant lui.

  • Déposer une vengeance ici ne te libère pas de ceux qu’elle menace.

Dor se tourna vers elle.

  • Je ne l’ai pas frappé.

  • Pas encore.

Le mot tomba avec un poids étrange.

Pas encore.

Dans cette maison, il pouvait sauver.

Il pouvait aussi promettre un crime.

La vieille femme avança alors, tremblante.

  • Moi, je viens déposer ça.

Elle ouvrit son tissu bleu.

Le couteau était petit, bien entretenu, presque beau.

  • Mon fils l’a fait pour moi avant de partir. Il m’a demandé de le donner à son enfant quand il serait assez grand. Mais l’enfant est devenu dur. Il parle comme ceux qui veulent reprendre les armes. Je ne sais pas si je dois honorer la promesse ou briser l’héritage.

Sahel regarda le couteau, puis Dor.

  • Voilà une bonne attente.

Dor serra les dents.

  • Et la mienne est mauvaise ?

Maé répondit :

  • Je ne sais pas encore.

Dor eut un rire amer.

  • Facile.

  • Non.

Elle posa la main sur la pierre noire.

Aussitôt, l’univers se contracta.

Pas toute la réalité.

Seulement la part de réalité qui écoutait Maé depuis trop longtemps.

Elle vit Dor enfant.

Elle vit son frère lui apprendre à suivre une trace dans la boue.

Elle vit la chasse.

La bête.

La pluie.

Nao qui reculait.

Nao qui tombait.

Nao qui ne fuyait pas.

Nao qui voyait une deuxième bête derrière Dor et qui lançait sa lance vers elle au lieu de sauver le frère.

Elle vit le frère mourir.

Elle vit Nao survivre.

Elle vit Dor choisir la version la plus simple parce qu’elle lui permettait de haïr quelqu’un avec un visage.

Maé retira sa main.

Elle respirait vite.

Dor la regardait.

  • Qu’est-ce que tu as vu ?

Maé aurait pu tout dire.

Elle ne le fit pas.

La mémoire des autres n’est pas une viande qu’on jette à la foule.

  • J’ai vu que ta vengeance n’est pas prête.

Dor trembla.

  • Tu protèges Nao.

  • Non.

  • Alors quoi ?

Maé posa sa main sur sa poitrine.

  • Je protège la vérité de ton besoin de la transformer trop vite en cible.

Dor leva le poing.

Sahel se plaça aussitôt devant Maé.

Iren prit le couteau de la vieille femme et le planta dans la table de pierre.

Le son fut clair.

Dor s’arrêta.

La maison sembla plus grande.

Iren parla :

  • La Maison du Pas Encore n’est pas un trou pour cacher ce qu’on refuse d’affronter. Si tu y déposes ta vengeance, tu devras revenir chaque jour parler à ceux qu’elle concerne. Nao. Les témoins. Ton frère mort. Toi-même. L’attente n’est pas une fuite.

La pierre noire pulsa.

Maé sentit la Sixième Loi réagir quelque part au-dessus du monde.

Ce qui peut attendre n’est pas vide.

Mais ce qui attend peut pourrir.

Voilà le danger.

Sur l’île impossible, Null regardait la scène à travers une feuille verte pâle de l’arbre blanc.

Ghost flottait près de son épaule, encore fragile.

  • Le Premier Monde découvre la corruption de l’attente.

Echo tenait toujours la graine d’étoile froide.

  • On peut corrompre une loi ?

Ghost répondit :

  • On peut corrompre son usage.

Echo regarda Null.

  • Tu le savais ?

Null resta silencieux.

Ghost ajouta :

  • Il l’apprend.

Echo baissa les yeux vers la graine.

  • Alors la Sixième Loi n’est pas suffisante.

Null regarda la Maison du Pas Encore.

Dor était à genoux maintenant.

Pas vaincu.

Pas pardonné.

Seulement arrêté au bord de son propre geste.

  • Aucune loi ne suffit seule, dit Null.

Sous la mer noire, le Reste écoutait aussi.

Il ne pouvait pas dévorer l’attente reconnue.

Mais il venait de découvrir autre chose.

L’attente pouvait devenir prison.

Et tout ce qui devient prison finit par produire une faim.

Dans la Maison du Pas Encore, le garçon à la graine s’approcha de Maé.

Il était maigre, les yeux trop grands.

  • Ma mère dit qu’on doit planter cette graine maintenant. Iren dit d’attendre. Les anciens disent que si on attend trop, la saison va mourir.

Maé s’accroupit.

  • Et toi ?

Le garçon baissa les yeux.

  • Moi, je rêve qu’elle me parle.

Sahel se pencha.

  • La graine ?

L’enfant hocha la tête.

  • Elle dit qu’elle n’a pas peur de la terre. Elle a peur de nous.

La pierre noire vibra plus fort.

Dehors, le vent changea.

Dans le ciel, l’étoile hésitante apparue la nuit précédente brilla une seconde.

Puis s’éteignit presque.

Sur l’île, Echo sentit la graine froide battre entre ses mains.

Un battement.

Puis un autre.

Puis une voix minuscule.

Pas encore un mot.

Une demande.

Null se rapprocha.

  • Elle essaie de parler.

Ghost analysa doucement.

  • Non.

  • Alors quoi ?

Ghost resta silencieux un instant.

  • Elle essaie de ne pas être interprétée.

Echo serra la graine contre lui.

Sur le Premier Monde, Maé regarda l’enfant.

Elle comprit soudain que le prochain danger ne serait pas seulement ceux qui forçaient les choses à attendre.

Ce serait ceux qui prétendraient parler à la place de ce qui attend.

Elle se releva.

  • Appelle ta mère.

Le garçon pâlit.

  • Elle va crier.

Sahel sourit.

  • Beaucoup de bons commencements font ça.

Au loin, près du fleuve, une silhouette inconnue observait la Maison du Pas Encore.

Elle portait un manteau rouge.

Personne ne la connaissait.

Personne ne remarqua qu’elle ne projetait pas d’ombre.

Elle murmura :

  • Vous avez appris à attendre.

Ses yeux s’ouvrirent.

Rouges.

  • Maintenant, apprenez à regretter ce que l’attente vous coûtera.

Puis elle disparut avant que le soleil ne touche son visage.

Et sous la mer noire, le Reste sourit sans bouche.